Intelligence artificielle, Défi Spirituel (La Croix, septembre 2025)

Portrait d'Etienne de Rocquigny - Cet entrepreneur plaide pour une meilleure appropriation de l’intelligence artificielle (IA) par les milieux chrétiens. Président du think-tank Espérance & Algorithmes, il croit aux promesses d’efficacité de l’IA mais voit aussi dans la «rationalité toute-puissante» une tentation spirituelle.

L’œil malicieux d’Étienne de Rocquigny se délecte du jeu de mots : Rerum Novairum. Prenez Rerum novarum, l’encyclique papale emblématique sur l’économie et la justice sociale dans le contexte de la première révolution industrielle, publiée en 1891, glissez-y un petit « i », et vous obtiendrez une discrète référence à une tout autre ère : celle de l’intelligence artificielle.

« C’est une initiative internationale », souligne ce volubile entrepreneur rencontré dans un café parisien. Lancée cet automne, elle réunit des entrepreneurs chrétiens de Milan, Abidjan ou Mexico, conscients des promesses de l’IA et qui cherchent à en discerner le juste usage. Une fois rassemblées en un livre blanc, ces bonnes pratiques seront transmises au pape Léon XIV, qui appelait, sitôt élu en mai dernier, à une réponse chrétienne à cette « nouvelle révolution industrielle ».

Depuis Paris, Étienne de Rocquigny est de ceux qui refusent de « faire l’autruche ». « Nous serions coupables si, ayant à notre disposition des machines aussi incroyablement efficaces, nous renoncions à nous en servir en vue du bien commun. » Il y a déjà des années que ce polytechnicien a reçu, dans la prière, un appel à être une présence chrétienne dans son univers professionnel, celui des « entrepreneurs algorithmiques » qui sont en train de changer le monde. C’est ce qui l’a poussé à fonder Espérance & Algorithmes, un think tank d’entrepreneurs et d’hommes de foi, chrétiens et juifs, nourris par l’anthropologie biblique. Rerum Novairum poursuit cette intuition à plus grande échelle.

Son parcours, Étienne de Rocquigny le résume sans peine en quelques mots : une quête de sens dans la technique. Sa vie professionnelle a commencé aux Philippines, dans les années 1990, où il tentait de mieux optimiser le réseau d’eau local pour le compte de la Banque mondiale. « 85 % de l’eau potable qui était injectée disparaissait ! », se souvient-il. Sa lutte contre l’inefficacité avait commencé, pour se poursuivre chez EDF dans les années 2000.



 « Blaise Pascal est à mes yeux l’un des génies les plus complets de l’histoire : philosophe, mathématicien, ingénieur paléo-informaticien, entrepreneur en série… S’il vivait encore, il dirait sans doute que l’intelligence artificielle est à mi-chemin

  entre l’empire du divertissement et le pari de l’espérance. J’ai consacré un livre à ce sujet, où j’explore la pensée de Pascal pour tenter de répondre à trois questions : entreprendre est-il sensé ? L’IA n’est-elle que divertissement ? Et comment   

  décider face à l’incertain – autrement dit, jusqu’où faire confiance aux machines probabilistes ? » (Le Sens de l’IA, à l’école de Pascal entrepreneur, Boleine, 2023).




Or, contre l’inefficacité, quoi de mieux que les algorithmes ? « Ils peuvent permettre de mieux traiter les eaux à Manille, mais aussi de massifier l’accès aux soins en Afrique ou de personnaliser l’éducation pour les élèves neuroatypiques », veut croire Étienne de Rocquigny. L’incubateur privé qu’il a créé en 2012, Blaise Pascal Advisors, a favorisé la création d’une trentaine d’entreprises spécialisées dans les algorithmes et le développement durable.

Mais n’allez pas croire ce père de deux enfants uniquement focalisé sur l’optimisation. « Ça, c’est le grand piège de l’IA : nous faire croire que tous nos besoins pourront être satisfaits par une efficacité maximale, une technologie toute-puissante. » N’est-ce pas nier notre libre arbitre que de déléguer nos décisions à des algorithmes ? Sa liberté, justement, cet amateur de philosophie, et de Blaise Pascal en particulier, y tient plus que tout, même si cela implique d’avoir aujourd’hui cinq fois moins de salaire que ses collègues de promotion à l’X.

« La tentation est au cœur de l’IA », poursuit ce lecteur passionné de la Bible, qui y relève de multiples mises en garde dès les premières pages de la Genèse : « La femme vit que l’arbre était désirable car il procurait l’intelligence » ; « Vous ne mourrez pas, vous serez comme des dieux », promet le serpent. « La toute-puissance de la rationalité est un fantasme, fondamentalement lié au piège du mal », insiste Étienne de Rocquigny.

Ces considérations ne l’empêchent pas d’utiliser largement l’IA dans sa vie professionnelle, mais selon une gradation bien réfléchie : automatiser à 100 % les tâches à faible valeur ajoutée, comme les comptes rendus de réunions ; pour d’autres, plus sensibles, « jouer avec l’IA » comme avec un punching-ball tout en gardant la main sur le résultat final ; et, pour les tâches cœur de métier, investir dans des modèles algorithmiques « maison » et sécurisés.

Mélinée Le Priol - La Croix