Le bonheur consiste à tenter de “gagner sa vie” en se réalisant soi-même  - Interview Le Figaro, 17 mars 2026

Le bonheur consiste à tenter de “gagner sa vie” en se réalisant soi-même - Interview Le Figaro, 17 mars 2026

Étienne de Rocquigny : « Le bonheur consiste à tenter de “gagner sa vie” en se réalisant soi-même »

L’essai percutant d’Étienne de Rocquigny « Au diable la rente ! » déconstruit les illusions d’une existence sans risques. À l’heure où la quête de sécurité semble être un dogme de l’ère moderne, et où l’intelligence artificielle promet de nous affranchir de l’effort, l’auteur réhabilite la valeur du travail.

7 min • Espérance de Monspey

É

tienne de Rocquigny est un mathématicien, entrepreneur, essayiste et conférencier français. Professeur HDR et ex-vice-doyen de l’École Centrale Paris, il a cofondé et accompagné une vingtaine d’entreprises algorithmiques. Il publie Au diable la rente ! aux Éditions Boleine.

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LE FIGARO. - LE FIGARO. - De quel constat sociétal partez-vous pour écrire votre livre ?

- ÉTIENNE DE ROCQUIGNY. - La perte profonde du sens du travail, de la nécessité de « gagner sa vie » en prenant des risques, et de la valeur spirituelle de la bonne fortune méritée à cette occasion. Toutes choses qui sont d’abord et avant tout nécessaires au bonheur de chacun d’entre nous, avant même d’être indispensables à la santé économique d’une société.

LE FIGARO. - Le mot « rente » est équivoque : qu’entendez-vous par là ?

- Le revenu déconnecté de la prise de risque personnelle, l’obsession de la sécurité matérielle, et la tentation du confort universel qui nous conduit tout droit vers l’ennui, l’asservissement et la mort sociale.

LE FIGARO. - Comment conciliez-vous le mécanisme sociétal, qui est de faire advenir un monde où les peines et les risques seraient supprimés par les machines, et le mécanisme naturel humain, qui est le besoin de courir un lièvre pour goûter à la joie d’une réalisation inédite ?

- Fuir l’obsession de créer un monde sans peine et redonner sa place à l’autoréalisation : penser, entreprendre, oser. Le bonheur consiste à tenter de « gagner sa vie » en se réalisant soi-même, par audace et effort personnel, et non en cherchant à tout sécuriser, ce qui finit par rendre fou.

LE FIGARO. - Vous montrez que la rente n’est pas seulement liée à la propriété foncière ou aux monopoles traditionnels. Quelles sont aujourd’hui les principales formes de rentes dans les économies modernes ?

- La rente dans les économies modernes, c’est d’abord et avant tout un état d’esprit général selon lequel il faudrait couvrir tous les risques, protéger, garantir… Cet état d’esprit envahit toute l’économie et les structures sociales : des assurances de partout, des droits sociaux et couvertures de partout, financés par une dette insoutenable, et désormais un discours général sur l’IA qui consiste à chercher à tout prédire pour tout assurer.

LE FIGARO. - Les entreprises cherchent naturellement à sécuriser leurs profits. À partir de quel moment la stratégie d’une entreprise bascule-t-elle d’une logique de création de valeur vers une logique de rente ?

- L’entreprise se financiarise et se bureaucratise quand elle cesse d’être entrepreneuriale, notamment si une start-up lève trop vite des fonds financiers. Cela peut être évité, même dans de grandes entreprises familiales durables. L’entrepreneur vise avant tout la réalisation personnelle et collective, le profit n’étant qu’un moyen. Ceux qui cherchent seulement à sécuriser les profits sont des rentiers bureaucratisés, perdant le sens de l’œuvre collective : c’est le piège de l’économie désincarnée.

LE FIGARO. - Dans votre livre, vous plaidez pour une économie plus dynamique et moins rentière. Quelles réformes concrètes vous semblent prioritaires pour cela ?

- La thèse de l’essai porte sur un changement profond d’état d’esprit : sans lui, toute réforme politique reste superficielle. Le vrai choc est la liberté : dès qu’on retrouve de la marge, auto-entrepreneurs, reconversions, jeunes retraités actifs, expatriations montrent la créativité des Français. Il faut rompre avec l’empilement des normes, l’assistanat et la dette sociale. L’urgence reste culturelle : transformer notre regard sur travail, argent et risque, d’autant que l’IA bouleverse tout.

LE FIGARO. - Selon vous, la France est-elle le pays de la rente ?

- C’est l’exemple magistral du pays de la rente ! La rente, c’est le piège pluriséculaire français, qui remonte à fort loin. Comme déjà décrit par Peyrefitte à la suite de Tocqueville, mon essai discute de ses origines profondes, au plan de la culture politique mais également spirituelle, notamment liées à un malentendu historique sur le catholicisme et à la réinterprétation laïque ultérieure des Évangiles par le marxisme.

LE FIGARO. - Un pays vieillissant n’est-il pas condamné à devenir un pays de rentiers, allergique au risque ?

- Certes, il est plus naturel pour la jeunesse de se lancer pleinement. Mais au fond, la réponse est non. Il y a quinze siècles, la règle de Benoît de Nursie prévoyait déjà que tout moine doit travailler, même les plus âgés ou les infirmes, en adaptant simplement l’effort à leurs capacités. Car le travail, c’est la vie : une part d’incertitude qui rend possible la joie d’une réalisation personnelle. Sans risque, pas de véritable travail ; sans désir de contribuer, c’est déjà une forme de mort.

- On voit pourtant des jeunes déjà résignés, tandis que des personnes très âgées gardent l’audace d’agir. Que font d’ailleurs de nombreux retraités ­français ? Ils voyagent, lancent des projets, prennent des risques pour être heureux. Mais ce dynamisme s’accompagne aussi d’un système lourd pour les actifs : le piège de la dette sociale dénoncé par Nicolas Dufourcq.

LE FIGARO. - Vous critiquez l’idée d’un revenu universel qui mettrait chacun « à l’abri du risque », car cette quête de sécurité pourrait nous rendre malheureux et nous éloigner du sens du travail. Pourquoi ?

- Séparer l’argent gagné de la contribution, du travail et du risque est une erreur. Comme l’écrit Blaise Pascal, donner chaque matin à quelqu’un l’argent qu’il pourrait gagner sans jouer le rendrait malheureux. L’argent justement gagné, en prenant des risques pour une œuvre collective, participe au bonheur et à la dignité du travail.

- Les sociétés modernes ont certes créé des assurances contre les grands aléas, offrant une sécurité minimale propice à l’initiative. Mais le revenu universel introduit souvent un glissement : croire qu’on pourrait séparer l’argent de l’œuvre - une illusion ancienne, ravivée aujourd’hui par certains discours sur l’IA transhumaniste.

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LE FIGARO. - Vous appelez à bien utiliser l’IA pour réhabiliter le travail humain, mais n’est-ce pas antinomique, celle-ci ayant été conçue pour remplacer l’homme ?

- C’est précisément cette manipulation rhétorique dont il faut se détacher. La surenchère autour de l’IA nourrit l’idée que la machine nous libérera de toutes les peines et nous installera dans des colonies de vacances éternelles, comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Dangereuse utopie et, au fond, mensonge. Car toute rhétorique efficace part d’une vérité partielle. Depuis toujours, l’homo faber s’outille pour déléguer certaines tâches : domestication, machines, électricité, informatique, et aujourd’hui IA. Mais chaque progrès a fait naître de nouvelles activités. ­Thomas Robert Malthus aurait jugé folle l’idée que des géants économiques vivraient un jour d’internet et de services virtuels mêlant commerce et divertissement. L’homme continuera de « se jouer » des machines qu’il crée, poussé par ce besoin inépuisable de divertissement et d’auto-réalisation.

LE FIGARO. - Vous invitez à réinventer de nouvelles entreprises plus durables. Concrètement, à quoi ressembleraient-elles ?

- Ces nouvelles entreprises seraient d’abord des organisations réincarnées, tournant le dos à l’intermédiation bureaucratique pour retrouver l’humilité du réel : de taille sans doute plus petite, selon des modalités de financement plus entrepreneuriales et une relation bien plus directe au client. Utilisant l’IA comme un levier créatif pour de nouveaux services aux personnes et au monde, y compris par exemple dans l’économie circulaire et la lutte anti-gaspi qui peuvent grandement bénéficier de la puissance de collaboration démultipliée et décentralisée permise par les IA. Dans l’état d’esprit, elles ressembleraient à des communautés de projets où chaque collaborateur pourrait retrouver la « joie du carburateur » : celle de percevoir une utilité directe et intelligible de son geste pour le client, avec des relations humaines redevenues précieuses dans un monde saturé de machines. En permettant à chacun d’ajuster de manière souple son propre rythme de travail, y compris selon son âge et son état de santé, en sortant des carcans du droit du travail salarié qui finit par exclure en standardisant bien trop la semaine horaire. Sans doute en rééquilibrant d’ailleurs le mélange entre les compétences intellectuelles, relationnelles, les gestes manuels et l’empathie, une orchestration à la fois bien plus difficile à automatiser que les seules tâches intellectuelles et porteuse d’une joie authentique d’un travail plus complet. -

PROPOS RECUEILLIS PAR ESPÉRANCE DE MONSPEY